1 st Forum for the Future of Agriculture
Debate on the objectives for European agriculture in the 21 st Century
Bibliothèque Solvay
Rue Belliard 137 1040 BRUXELLES
8am – 11pm, Thursday March 27 th 2008
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François d’ORMESSON
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Vous m’avez demandé de réfléchir sur le rôle que pourrait avoir la philanthropie dans le monde rural. Je vois pour la philanthropie au moins un double rôle essentiel
- celui «d’anticipateur» qui fera l’objet de l’essentiel de mon propos,
- celui de «garant de cette anticipation», conséquence logique, obligatoire et officialisant ce rôle d’anticipateur.
L’anticipation c’est de la recherche, de l’analyse, du temps et leur protection dans la durée, quatre facteurs très coûteux et risqués, insuffisamment financés aujourd’hui car n’offrant pas assez rapidement de retour sur investissement, ce que nos sociétés demandent à leur exécutif, afin de légitimer le pouvoir temporaire qui leur a été confiée.
Citons quelques un des enjeux essentiels.
Je ne pourrais pas les citer tous car trop nombreux et dans beaucoup de domaines. Je voudrais pointer ceux qui aujourd’hui m’interpellent le plus :
celui de l’alimentation, autant dans les pays en voie de développement que dans les pays développés où, non
seulement la démographie, mais aussi la climatologie viennent mettre ou remettre en question leur mode d’agriculture
qui souvent ne parvient déjà plus à répondre à leur propre besoin alimentaire;
celui de la vigilance sur l’accès et la consommation en eau;
celui de la lutte contre la pollution de l’air comme de la terre et des eaux;
celui de la mise en place d’une politique visant à la constitution et à une exploitation de zones rurales
stratégiques d’intérêt général;
celui de l’éducation et de la formation d’experts ruraux pour demain;
celui d’une meilleure communication voire pédagogie sur le rôle et les fonctions essentielles du rural
dans notre vie quotidienne;
celui d’une réflexion urgente et objective sur l’innovation en matière de préservation des équilibres stratégiques
en matière de gestion des espaces ruraux
Rappelez-vous que 90% de la planète n’est pas urbanisée, et que les seuls 10% urbanisés représentent 100% des risques futurs. Cela exige une réflexion profonde qui doit être conduite afin de trouver les moyens d’assurer l’équilibre entre une innovation citadine galopante - qui au passage exclu les deux tiers de l’humanité - et l’innovation rurale encore bridée dont pourtant la totalité de l’humanité à vitalement besoin. L’Agence européenne de l’environnement, prévoit que dans les années à venir en Europe - celle des 25 - quatre personnes sur cinq vivront en zone urbaine. Mais ne nous leurrons pas, l’étalement urbain n’est pas qu’une maladie propre à l’Europe, elle touche tous les pays dont malheureusement en premier les pays sous développés et ceux en voie de développement. Sans une application de mesures préventives, nous en serons tous les victimes.
Par ailleurs s’ajoutent deux autres phénomènes notoires en Europe, tout aussi contagieux:
l’un de société - celui de la nécessité de conjuguer cet étalement urbain galopant avec un besoin
d’individualisation croissant car accentuée par le mode de vie de nos sociétés qui paradoxalement exige de
plus en plus d’espace. Toujours dans le même rapport de cette agence il est mentionné que les Européens ont
déjà besoin de deux fois plus d’espace qu'il y a 50 ans.
l’autre politique - celui de l’extinction annoncée de la PAC, et face à ce vide aucune proposition d’outil de
substitution permettant la réflexion, le dialogue, la négociation sur des concepts aussi importants et primordiaux
que par exemple celui de la sécurité alimentaire …
Alors, pourquoi aurions-nous besoins de la philanthropie ?
Une des raisons majeures est le ralentissement graduel du processus décisionnel public, dû en grande partie à la multiplication d’organes exécutifs couplé avec la surmultiplication des étapes, des échelons, des réunions, des lois, des règlements, des commissions... autant d’obstacles administratifs tous justifiés, sans oublier ceux politiques, idéologiques, historiques, sociologiques... dont il faut aussi tenir compte, pour aboutir à une proposition de mesure dite «consensuelle» politique, sociale ou administrative.... et... une fois parvenu au stade décisionnel, combien d’autres étapes à franchir avant de pouvoir «mettre en application» la dite mesure «consensuelle»...
Beaucoup d’entre vous auront compris que pour notre Europe je fais aussi allusion à la comitologie, certes indispensable, mais quelle complexité, quel monstre politico-technico- administratif, quelle complexité, quelle lenteur...
Comment pallier - du moins partiellement - cette lenteur, ces délais qui paradoxalement évoluent inversement et proportionnellement à l’impatience et l’exigence d’immédiat que les hommes imposent à l’Homme quotidiennement ?
La philanthropie, qui rappelons le, a pour champ principal d’application celui de l’intérêt général, pourrait y parvenir aujourd’hui grâce à ses structures de réflexion plus libres, plus légères, plus directes, plus rapides, plus faciles à gérer et à financer.
La philanthropie du 21ème siècle n’est plus celle de nos pères. Elle a profondément évoluée et cela se constate quotidiennement. Elle se veut responsable et entrepreneuriale. La philanthropie du 21ème siècle a maintenant atteint un niveau de compétence professionnelle incontesté et une puissance financière suffisamment importante pour faire face aux nombreux besoins dans divers domaines d’intérêt général que ne peuvent - voire ne devraient plus - financer les Etats. D’ailleurs, ces derniers en sont bien conscients et facilitent par des mesures fiscales de plus en plus incitatives l’initiative privée des philanthropes.
Enfin, la Philanthropie permettrait probablement de résoudre en amont des idéologies partisanes, des carcans administratifs, des intérêts particuliers bien des problèmes d’intérêt général avec autant d’efficacité, de compétence et de réussite que les organes institutionnels. Certaines grandes fondations, associations et ONG s’y consacrent déjà, mais cela reste très insuffisant.
Pour répondre à cette attente, la Philanthropie dans son domaine privilégié opératoire de prédilection, celui de l’intérêt général, aurait un outil majeur a exploiter: l’anticipation.
Jean Sutter, clinicien philosophe français souligne l’importance de l’anticipation comme élément essentiel dans le champ des soins psychologiques. Pour lui l’anticipation est «le mouvement par lequel l’homme se porte de tout son être au delà du présent dans un avenir, proche ou lointain, qui est essentiellement son avenir».
Gregory Bateson, célèbre anthropologue, psychologue et épistémologue américain (dont au passage la quasi totalité de ses travaux de recherche ont été financés par des fondations – la fondation Rockefeller et la fondation Macy- dans son ouvrage phare «Double bind, 1969» situe l’anticipation comme notre constante préoccupation.
L’anticipation s’applique non seulement aux hommes mais aussi à leurs créations: ne dit on pas par exemple que la Bourse est l'anticipation d'une situation économique à venir; ne voit-on pas les Etats créer des organes de réflexion comme en France le Pôle interministériel de prospective et d’anticipation des mutations économique ?
Thierry Breton, en juin 2006 à Belfort a dit «l’homme ne peut se satisfaire d’intervenir lorsque la crise est arrivée. Il doit s’efforcer de l’éviter en agissant le plus possible par anticipation.»
Voila donc une mission bien difficile et pourtant fondamentale, celle d’anticiper, où la philanthropie - au bénéfice du monde rural - devrait avoir grandement et naturellement sa place.
Le mot d'ordre devrait être «apprenons à apprendre» autrement dit obliger tout leader à ne pas confondre action avec réflexion. Il faut en effet réfléchir avant d’agir afin de permettre le meilleur choix et y adapter la bonne stratégie en fonction des objectifs impartis.
La promotion et le maintien de cette prise de conscience sont indispensables à toute évolution. Encore à ce stade ne faudra-t-il pas tomber dans le piège classique de confondre «anticipation» et «principe de précaution» – qui consiste à parer par une action précise un risque réel et identifié et non hypothétique.
Jacques Pitrat, un des pères de l’Intelligence Artificielle qui a développé notamment l'étude des métaconnaissances, ou les connaissances sur la connaissance, cite un vieux proverbe africain qui dit que «si nous donnons un poisson à un homme, il n’aura pas faim pendant une journée, mais si nous lui apprenons à pêcher, il n’aura pas faim le reste de sa vie». Autrement dit donner un poisson reviendrait à lui donner une connaissance tandis qu’apprendre à pêcher reviendrait à lui donner une métaconnaissance.
Ce proverbe est tout aussi représentatif de l’objectif essentiel des philanthropes d’aujourd’hui qui souhaitent que leur dons, en dehors d’être un acte de solidarité humaine ou sociale, aient aussi un véritable impact économique et donc soient pérennes.
Autrement dit, les philanthropes d’aujourd’hui souhaitent que leurs concours permettent aux bénéficiaires, non seulement de résoudre une situation donnée à un moment donné, mais surtout qu’ils puissent leur permettre de transmettre avec fierté, à leur tour, à leur prochain, l’expérience, le savoir et les fruits dont ils ont bénéficié.
L’anticipation nécessaire pour définir un monde rural adapté aux exigences de l’homme et de la société de demain, au maintien d’un équilibre entre les consommateurs et les producteurs, à la préservation de la paix, ne manque pas de sujets fondamentaux à traiter touchant directement la survie de l’homme.
Ainsi ce devoir d’anticipation est à mon sens le domaine de prédilection sur lequel devrait intervenir la philanthropie au profit du «domaine rural de demain» qui reste qu’on le veuille ou non notre seul grenier alimentaire, notre unique réservoir d’eau, notre indispensable poumon d’oxygène, notre espace de liberté … finalement notre premier garant de vie.
Voila un espace ou «l’investissement» de la philanthropie n’aurait guère de mal à devenir véritablement - j’ose le dire - «rentable» c'est-à-dire utile au bénéfice de l’humanité, tout en instaurant un exemple de solidarité transgénérationelle indispensable pour assurer la survie de nos enfants sur notre planète qui est aussi la leur, ne l’oublions jamais.
Tout naturellement, l’autre domaine d’action où le monde de la philanthropie pourrait avoir un grand rôle serait alors, sans nul doute, le devoir d’être le garant de cette anticipation. Comme je l’ai indiqué, le champ privilégié d‘action de la philanthropie active se situe en amont du monde politique et économique et permet d’agir pour le plus grand intérêt de tous autrement dit pour un intérêt supra général.
Mais, ne soyons pas naïfs, dans le monde actuel, il faudra non seulement protéger sa nécessaire indépendance et liberté d’action, mais aussi celle de sa capacité d’anticipation et veiller à ce que celle de ses résultats - moins neutre probablement - profitent bien à notre humanité.
Seules des Institutions philanthropiques reconnues pourront assurer cette surveillance «supranationale» avec la neutralité nécessaire, elles seront les gardiennes du respect de la bonne gouvernance des résultats, de leur usage et de leur application au bénéfice de l’intérêt général de l’humanité.
La philanthropie pourrait donc pallier en grande partie de façon éclairée, désintéressée et dépolitisée à ce besoin de tracer de nouveaux chemins d’espoir pour un monde rural plus efficace et mieux adapté aux besoins de demain.
François d’Ormesson


celui de l’alimentation, autant dans les pays en voie de développement que dans les pays développés où, non